La mer et moi

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C’est en 1955 que j’ai pris mes premières vacances sur l’île de ré.

A l’époque, l’île était certainement un paradis terrestre et marin.

Bien sûr, je ne me souviens de rien : j’avais un an.

Les années ont passé, et je suis revenu avec mes parents et mon frère. Je souffrais d’une maladie respiratoire et notre médecin avait conseillé de m’envoyer sur l’ile de Ré où l’air marin soignerait mon asthme.

J’y passais donc six mois par an.

Chaque jour, je me promenais sur la plage, je m’asseyais sur les dunes et regardais la mer.

J’imaginais les sources de vie cachées dans les profondeurs.

A marée basse, chaque flaque représentait comme une petite mer enfermant les crustacés.

Les enfants restaient des heures sur la plage, seaux et épuisettes en main, parfaits petits pêcheurs.

Je regardais les oiseaux vivre au rythme des marées.

Ils accompagnaient les pêcheurs dans leur travail de forçat. J’avais sept ans.

J’ai commencé à dessiner ce milieu marin, la mer, parfois tranquille, silencieuse et tendre, parfois violente, brutale, blanche, comme agitée par une tempête de neige.

Le spectacle était semblable à une séance de cinéma qui changeait chaque jour.

Les années ont passé. Mon asthme aussi.

Je ne suis jamais resté longtemps éloigné de l’île de Ré, même quand je suis parti à l’armée. J’ai été affecté comme chef cuisinier au mess des sous-officiers de Hourtin, près de Bordeaux, là j’ai appris la voile.

Je naviguais sur un lac.

Evidemment, j’étais loin de mes rêves de longues traversées sur les bateaux de la Marine. Mais je restais près de l’eau

Un an plus tard, je suis revenu à Paris.

L’appel du large, comme disent les marins, soufflait en moi. J’avais besoin d’espace, de liberté, d’aventures.

La mer accompagnait mon imaginaire. Grâce à mon métier de cuisinier, je me suis évadé dans le monde.

Dans les années 70-80, je suis parti à Hawaï. A Kawaï, ”ile jardin”, j’ai découvert un merveilleux paradis.

J’ai fait du surf, de la planche, de la plongée – autant de sources d’énergies nouvelles.

J’ai appris à observer la mer, à choisir ma vague, à me laisser porter par sa puissance incroyable où à me faire briser par elle : comme la vie.

Je continuais à peindre  la mer, les moonlights extraordinaires, le reflet de la lune, comme un diamant sur l’eau.

Et aussi, les couchers de soleil qui nous font rêver, emportant l’imaginaire au bout du monde.

Et ce bleu délicat, pâle, à l’indigo le plus profond, proche des ténèbres.

J’ai découvert unnouvel art et un pouvoir nouveau : celui qui me permet de recréer la nature grâce à nos peintures, nos couleurs, les couteaux des artistes.

Peinture abstraite ou réaliste : cela n’a pas d’importance. Le monde marin et sous-marin est un royaume de couleur et de lumières – peu importe la manière de l’encenser.

Requins, raies, dorades, dauphins…Je me souviens d’un soir, sur ma planchea voile. Un soleil rouge avait envahi l’océan. Les dauphins m’entouraient. Je les ai peints, et repeint, et repeint encore.

Un autre jour, en bateau sur une mer sage et tranquille, entre l’île de Kawaï et Honolulu, j’ai aperçu une couleur sombre, un reflet sur l’eau – une immense queue se dressa devant moi puis disparut.

L’eau fut parcourue d’un souffle incroyable, puis tout s’effaça.

Ce fut un moment de bonheur et de joie intenses : j’avais vu un géant de la mer, ma première baleine.

Je l’ai peinte, et repeinte, et repeinte encore.

De retour à Paris, j’ai commencé à sculpter ces poissons qui habitaient mon imaginaire.

Mon ami Etienne, immense sculpteur, m’a aidé à poursuivre  sur ce chemin.

Nous nous retrouvions dans son atelier, chacun avec ses modèles : lui les mannequins, moi les poissons.

Et puis je suis reparti.

J’ai plongé dans les eaux bleues de plus en plus sombre des Bahamas.

J’ai aimé ce monde du silence où seules les bulles dérangent un calme trop parfait.

J’ai croisé des centaines d’êtres vivants, des couleurs, des reflets multiples. L’océan est un musée.

Chaque plongée pourrait susciter un tableau différent, une nouvelle aventure, une rencontre imprévue.

Partout, j’ai traversé ces murs de poissons qui se referment une fois franchis : à l’île Maurice, à La Réunion, en Guadeloupe, en Martinique, au Sénégal, en Floride, aux Seychelles, où, depuis toujours, la mer détruit, crée, transforme, déforme d’incroyables rochers.

Enfin, j’ai retrouvé le chemin de mon enfance en revenant sur l’île de Ré,en ouvrant  un restaurant.

Je voulais réunir autour de moi ce monde de la mer que je n’ai jamais quitté.

Mon restaurant est comme un aquarium. Mes tableaux et mes sculptures sont partout.

Je n’ai pas cessé de recréer avec mes mains l’univers magique des océans.

Depuis 15 ans, mon atelier s’est agrandi.

Les expositions et les salons se succèdent.

La plus émouvante de toutes les manifestations s’est tenue au Musée de l’Homme, à Paris, en août 1990.

J’exposais mes bronzes pour des aveugles.

Ils les touchaient, les effleuraient, les caressaient avec autant de passion que moi même taillant la pierre.

A leur tour, grâce à l’art, ils découvraient les dorades, les thons, les rougets, les crabes, les anguilles, les chinchards, les queues de baleine, les mulets… Ce fut pour moi un immense bonheur : comme si, grâce à mon travail, ces femmes et ces hommes découvraient la profondeur infinie des océans, comme si l’art avait redonné la vie à mes modèles, leur rendant ainsi la liberté. Depuis, je peins, je repeins, je repeins encore, je sculptes et sculpterai toujours ces poissons.

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